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La dame du Condé

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philippederudder_moloExtrait de « Les Monnaies locales complémentaires : pourquoi, comment ? » de Philippe Derudder – éditions Yves Michel. Cette histoire est inspirée de celle conçue par Jacques Dartan et connue sous le nom de « la dame de Condé ».

 

 

 

 

 


 

dame du condeNous sommes dans un village qui pourrait se situer n’importe où et où l’hôtel, appelons-le des Voyageurs, trône en face de la gare. Je dis « trône » car c’est le lieu où les villageois ont plaisir à se retrouver pour échanger les derniers potins, commenter l’actualité, passer un bon moment entre amis. Ce matin-là, entre une dame. Elle explique à l’hôtelier qu’elle est là pour affaire mais que n’étant pas certaine d’être à l’heure pour le dernier train, elle préfère réserver une chambre par précaution.
« Nous sommes là pour ça, chère madame! », lui répond l’aubergiste dans un large sourire.
La dame lui tend alors un billet de cinquante euros et s’excuse pour la petite déchirure, là en haut, qu’elle a rafistolé avec un bout de scotch.
Toujours en souriant, l’hôtelier prend le billet; « Pas de problème madame, ça fera bien l’affaire! »
Le boulanger, qui assistait à la scène en sirotant son café, arrête l’homme dans son geste alors qu’il s’apprêtait à mettre le billet dans sa caisse.
« Roger, tu sais que tu me dois cinquante euros pour le gâteau d’anniversaire de ta fille, alors je crois
que ce billet sera tout aussi bien dans ma poche que dans la tienne! »
Roger s’exécute de bonne grâce. Le boulanger finit doucement son café et retourne à son magasin. Chemin faisant, il passe devant la clinique dentaire ou son dentiste entre justement. Il le salue et, se tapant sur front lui dit:
« Mais au fait je te dois mon dernier examen, cinquante euros je crois ? »
« Exactement ! », répond le dentiste. Le boulanger fouille dans sa poche et en ressort le billet qu’il tend au dentiste. Plus tard dans la journée, celui-ci sort faire une course et passant dans la rue de son garagiste, il en profite pour lui régler ce qu’il lui devait, devinez ? Cinquante euros pour la récente vidange de sa voiture. Le garagiste tout satisfait tend le billet qu’il vient  de recevoir au représentant en savon liquide qui se trouvait justement là et à qui il devait la même somme. À la fin de son rendez-vous avec le garagiste, le représentant consulte sa montre et constate que la journée est bien avancée.
« Inutile d’aller plus loin », dit-il, « je vais aller passer la nuit à l’hôtel des Voyageurs ».
Voilà donc notre représentant qui se présente à l’hôtel, mais l’aubergiste lève les bras au ciel
« Désolé mon pauvre Monsieur, l’hôtel est plein, je n’ai plus de chambre ».
« Mais si ! » entend-on, alors que la porte s’ouvre sur  la dame du matin. « Regardez, j’ai largement le temps d’attraper le dernier train, donnez donc ma chambre à Monsieur ! »
Tout s’arrange pour le mieux. Le représentant, ravi, donne les cinquante euros à Roger, qui redonne
immédiatement le billet à la dame. Celle-ci reconnait le billet à sa petite déchirure rafistolée. Elle sourit et devant l’assistance médusée, elle le déchire.
« Mais que faites-vous donc ? », s’exclame 1’hôtelier, « êtes-vous assez riche pour déchirer les billets de 50 euros ? »
« Ne vous en faites pas, dit-elle en riant, il était faux !… »

Quel enseignement tirer de cette histoire ? Cette monnaie de singe a réglé les dettes de cette petite
communauté. Car même après avoir appris que le billet était faux, cela n’a rien changé au fait que tout le monde est satisfait et estime avoir été payé. C’est que la monnaie, voyez-vous, contrairement à ce que nous pensons, n’a aucune valeur en soi. Ce n’est qu’un peu d’encre sur un bout de papier, ou mieux encore, quelques électrons qui se promènent sur un écran d’ordinateur. En réalité la valeur de la monnaie réside dans notre certitude qu’elle va être acceptée par tous les autres membres de la communauté. Si j’accepte la monnaie en paiement de mon travail, c’est parce que je sais que les autres vont l’accepter. On peut en déduire que la monnaie est une simple convention sociale fondée sur la confiance. Il suffit qu’un groupe de personnes se mette d’accord sur une unité de compte et que tous les membres du groupe s’engagent à l’accepter.